03 juillet 2009
Célia Houdart, l'écriture sereine
Le deuxième roman de Célia Houdart, Le Patron, paru chez P.O.L, se lit comme on suivrait le cours d'une petite rivière discrète, non sans beauté.
Bilal, jeune garçon de 14 ans, vit en banlieue parisienne, entouré de ses parents, marabouts kabyles, et de ses deux frères et sœurs. Il y mène une vie paisible, tranquille, sans heurts. Jusqu'à ce que ses parents soient rappelés
en Kabylie pour régler une urgente affaire de famille. A l'aéroport, Bilal s'enfuit et laisse sa petite smala s'envoler seule, loin de lui.
Il se réfugie chez Pierre Wilms, neurologue parisien habitant l'Île Saint-Louis, qui venait de l'examiner pour un coup superflu que Bilal avait reçu à la tête. Période charnière pour les deux êtres : l'un se remet péniblement du décès de sa femme, tandis que l'autre cherche un nouveau foyer, un modèle à suivre ; un patron auquel calquer sa vie.
Bilal ne paraît pas s'inquiéter de ce considérable écart entre le monde duquel il vient et celui dans lequel il fait son entrée. Au contraire, il semble être déterminé, bien qu'il sache si peu de cet homme et que ce dernier lui paraisse si triste, et parfois si désemparé. Son assurance portera ses fruits. L'aide, puis l'affection, deviendront réciproques. Se rejoignant dans le secours qu'ils portent à Hervé, vieil ami de Pierre Wilms, les deux personnages de Célia Houdart semblent comprendre que l'on s'aide soi-même à aider les autres, et qu'ouvrir sa porte, parfois, sans trop réfléchir, peut amener aux plus belles rencontres.
L'écriture de Célia Houdart place ce roman hors du temps, tant les petites touches, si bien senties dans leur circonspection, dans leur économie de mots, sonnent et frappent juste, à chaque fois. Il y a un calme apaisant dans le rythme des lignes. On avance à pas feutrés. Mais, si Célia Houdart, par ce style très personnel, semble effleurer les choses, elle ne manque toutefois jamais sa cible.
Mais quelle serait donc cette réalité où un jeune garçon déciderait ainsi de son destin, et où il se retrouverait heureux, dans les branchages d'un cerisier, la bouche rougie d'en avoir mangé les fruits ? Peut-être celle d'un monde qui irait flirter avec le songe, avec la douceur et l'idéal de nos espoirs fous... Qu'importe ! Célia Houdart nous emporte avec ce petit enchantement qu'est son dernier roman, dont la lecture, émouvante, procure l'effet d'un bonheur simple, léger, aérien.
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15 juin 2009
Du corps à l'âme
Claire Legendre, l'auteur du sulfureux roman Viande, paru alors qu'elle avait 20 ans, chez Grasset, publie, dix ans plus tard, L'écorchée vive, roman aux accents plutôt actuels et à la portée universelle.
Barbara naît défigurée. Alors que les jeunes filles se trouvent trop grosses, ou pas assez jolies, Barbara, elle, a l'apparence d'un monstre. Sa vue choque les passants dans la rue et ses petits camarades se mettent à pleurer
lorsqu'elle paraît dans la classe. Barbara et sa mère vont d'indignations en afflictions. Partout, on refuse la fillette qui, petit à petit, comprend l'ampleur de sa différence et à quel point celle-ci peut terrifier ceux qui l'entourent. Barbara n'a pas à proprement parler de handicap, et il faut faire des pieds et des mains pour qu'on accepte qu'elle prenne part aux cours de sport pour enfants handicapés. Mais, même au sein de ce groupe dont on pensait qu'il serait peut-être plus clément vis-à-vis d'elle, Barbara subit des moqueries, des humiliations ; il faut sans cesse habituer les autres à sa face meurtrie.
Malgré les crises de la petite fille, malgré l'enfer qu'elle doit vivre chaque jour, les médecins déconseillent à la mère de Barbara de parler à son enfant de l'éventuelle opération de chirurgie reconstructrice qu'elle pourrait subir à ses dix-huit ans. Les chances sont trop faibles pour risquer de lui donner un faux espoir.
Un jour, cependant, alors que Barbara semble être au faîte de son mal-être, sa mère, n'y tenant plus, lui fait parle de la possibilité d'une opération.
S'immisce alors, une fois la majorité de Barbara acquise, un des thèmes fondateurs du roman de Claire Legendre. Par l'attente perverse de la mort d'une jeune fille compatible, l'héroïne laisse entrevoir au lecteur la part de monstre qui, en plus de celle qui recouvre son visage, demeurait au fond d'elle. L'observation d'une telle cruauté s'applique bien évidemment à tout être humain ; Barbara n'a jamais renvoyé que le reflet de leur laideur à ceux qui s'étaient moqués d'elle.
L'ayant parfaitement compris, elle pousse l'expérience jusqu'à faire un atout de cette connaissance de la hideur humaine. Se passionnant pour l'art, elle commence ce qui sera sa grande œuvre, le Cahier des défauts, dans lequel elle s'emploie à révéler, par le dessin, les imperfections de ses modèles.
Mais le livre de Claire Legendre n'est pas le récit linéaire de la vie de Barbara. L'auteur met en parallèle les souvenirs parfois douloureux mais également joyeux et victorieux de l'enfance de son personnage avec sa vie d'adulte, une fois que les médecins ont miraculeusement greffé à Barbara un visage regardable. Ayant décroché un petit job d'infographiste dans une entreprise, elle fait la connaissance de François, ingénieur dans la même entreprise, courtisé par toutes ses collègues, et dont le choix se portera sur la jolie Barbara aux cicatrices presque invisibles, charmante jeune femme derrière son petit bureau.
Ils vivent ensemble, le quotidien semble paisible, heureux. Même si Barbara s'est toujours gardée de lui parler de son enfance, de son ancienne apparence, et bien qu'elle lui cache le véritable motif de ses retours réguliers à Paris, lors desquels elle passe des contrôles de routine auprès de ses médecins, la vie est tranquille et douce pour le jeune couple. Jusqu'à ce que Barbara reçoive, par la poste, une petite enveloppe contenant une photo de son enfance, sur laquelle son visage a été découpé. Qui donc peut vouloir du mal à Barbara ? Ses soupçons n'épargnent personne : son entourage, les enfants côtoyés au fil de sa scolarité ; elle cherche qui peut bien vouloir faire resurgir la souffrance de son enfance volée.
Mais ce passé resurgit-il vraiment ? Barbara n'a-t-elle pas toujours eu tendance à se remémorer sa première peau ? Claire Legendre, avec une habileté remarquable, montre, par sauts successifs du présent au passé, combien il est difficile, pour une personne greffée du visage, d'abandonner son aspect ultérieur. Malgré les tourments qu'une telle laideur lui causait, Barbara semble avoir du mal à accomplir sa métamorphose psychique. Car, si l'apparence change, l'esprit, lui, façonné par les écueils et les douleurs de la jeunesse, n'est pas aussi modifiable que les tissus d'un visage.
Et l'on verra, grâce à ce roman servi par une écriture originale et déjà sacrément maîtrisée, comment une telle transformation, du corps à l'âme, peut entraîner bien des troubles.
17:02 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, livres, livre, roman, ecrivain
08 juin 2009
A mon grand regret, j'Adore pas...
Quel internaute s'étant un peu frotté à la « blogosphère littéraire » ne connaît pas Dahlia ? Derrière ce pseudonyme floral se cache (ou pas) Chloé Saffy, 28 ans. Son premier roman sort chez Léo Scheer, dans la collection M@nuscrits
On l'a un peu vue sur tous les fronts : Dahlia participe à bien des débats. Et elle s'est notamment intéressée à l'entreprise expérimentale de Léo Scheer, les fameux M@nuscrits, qui remportent un franc succès sur la toile. Dahlia a donc soumis son premier roman aux
avis des internautes et, quand bien même les critiques furent partagées, le roman suscita assez d'intérêt pour que Léo Scheer décide de le publier. Car, s'il est possible de poster son « m@nuscrit » sur le site de l'éditeur, il est également possible qu'un ouvrage soit remarqué et que sa publication soit proposée à son auteur. Cette nouvelle collection compte déjà cinq publications. Des petits nouveaux tels que Géraldine Barbe, Stéphane Darnat ou encore Jean-Clet Martin sont du nombre.
Connaissant un peu Dahlia grâce à l'Internet, je reçois son roman, bellement intitulé Adore, que je lis avec grand intérêt, impatient notamment de savoir ce que Dahlia nous réserve, mais également très intrigué par ce nouveau concept littéraire qui semble se développer à grande vitesse.
Une petite déception au départ, malgré mon engouement ; la couverture du livre est, plus que sobre, carrément impersonnelle. Ce dépouillement est-il dû à l'empressement réjoui des concepteurs ? Il m'apparaît comme paradoxal : alors que le projet se caractérise pas des élans fort sains de recherche de bons manuscrits, et que Léo Scheer, ainsi que ses acolytes, ont le mérite de vouloir dénicher des romans prometteurs en réservant aux aspirants écrivains une exposition non négligeable sur leur site, ces couvertures nues semblent signifier, à tort, qu'il ne faut néanmoins pas considérer ces romans au même titre que ceux dont la démarche de publication s'est faite traditionnellement. Évidemment, la réponse des protagonistes serait de me détromper. Toutefois, c'est un sentiment de moindre importance que j'ai ressenti en voyant, dans une librairie lausannoise, ces petits livres couleur crème entre les romans aux couvertures bigarrées.
Mais, ce détail superficiel oublié, je suis vite revenu au texte, le texte, rien que le texte. Malheureusement, et je le déplore, rien ne s'est arrangé. En toute franchise, je ne comprends pas comment un tel texte a pu être publié. Mes critères de (très humble) critique littéraire ne classent pas ce roman dans la catégorie des livres publiables et je doute que les autres romans non publiés des M@nuscrits soient tous moins bons que Adore au point que ce dernier leur passe devant. Les mauvaises langues diront que c'est la petite notoriété de Dahlia qui fut la raison de sa publication. Et ce serait dès lors les responsables de la collection qu'il faudrait blâmer, non pas l'auteur, qui a simplement proposé son texte comme des centaines d'illustres inconnus.
Je ne vais pas jusque-là. Le choix et l'appréciation d'un texte sont ce qu'il y a de plus subjectif. Néanmoins, et vous me passerez l'expression, cela semble « un peu gros ».
Entrons dans le texte. Dahlia cite les Nin Inch Nails en exergue ; jusqu'ici, aucun problème. Suit la description d'un réveil fort douloureux. Un homme est attaché, et ce dans son propre appartement. Dahlia décrit fort bien la douleur lancinante que le pauvre homme endure. Une certaine élégance dans le vocabulaire, le livre démarre plutôt bien, même si une tendance au « name-dropping » est augurée par la citation de deux longs-métrages. Au demeurant, cela n'est pas dérangeant ; au contraire, il est plutôt agréable qu'un roman soit agrémenté de quelques rappels à d'autres œuvres. Mais lorsque ceux-ci sont trop nombreux et parfois introduits avec une certaine maladresse – maladresse qui nuit au rythme et à la spontanéité du texte –, il est plutôt souhaitable d'en limiter l'usage.
Un homme, donc. Bâillonné et apeuré. Il n'est pas seul : une jeune femme fumant des Black Devil est assise face à lui. La situation est déjà vue et n'est pas sans rappeler quelques huis clos nothombiens. Soit. Le livre de Dahlia n'a rien à voir. La quatrième de couverture annonce, elle, un « huis clos violent et sensuel ». Mais, malheureusement, Adore est plutôt un roman qui tend à être cela. Dahlia a manqué sa cible. Son roman, même s'il parle d'amour, de rupture et de chatterton, n'a de violence que celle de son mauvais goût et, de sensualité, n'a rien.
L'homme, qui se prénomme Verlaine, un écrivain arrogant et lubrique, vient de quitter la jeune femme, Anabel, qui le retient prisonnier. Celle-ci, que la passion habite toujours, n'accepte pas cette rupture « par sms » et veut lui faire entendre sa colère et son mal. Entrecoupé de « rewinds », le petit réquisitoire d'Anabel ne fonctionne en rien. L'amour n'y est pas violent, et encore moins sensuel. Il a plutôt tendance à se rapprocher de la niaiserie. Le récit de la rencontre, jusqu'à la fin du roman sur fond de « Ne pleure pas ma petite fée. », ou encore : « C'est effrayant d'être face à quelqu'un qui nous touche plus qu'on ne le croit. », n'ont pas le ton qu'il faut pour répondre aux attentes que suscite la présentation de l'éditeur.
On y croit encore moins lorsque Dahlia se lance dans l'analyse du roman de son Verlaine, « Par-delà les cimes ». Qu'y a-t-il de plus risqué que de vouloir livrer le message d'un livre qui n'existe pas ? Dahlia s'y vautre magistralement, en nous livrant une morale de bien peu de valeur, qui fera qu'Anabel, ô miracle, découvrira une facette insoupçonnée de l'insupportable Verlaine, qui semble avoir dépucelé tout Paris.
Le ton est doucereux, tout autant que les dialogues, et le résultat sonne comme une longue suite de galimatias, d'enfantillages. Le début du roman est aussi inconcevable que son dénouement. On n'ose même pas penser à de la « chick-lit », les livres du genre ont au moins le mérite d'être quelque peu vendeurs. Bref, je m'excuse, chère Dahlia, mais moi, j'adore pas.
23:55 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, livres, livre, roman, ecrivain
17 mai 2009
La poupée qui fait non
C’est l’histoire d’une poupée. Un petit garçon que sa maman a voulu beau, élégant, et aussi lisse que la porcelaine. Dans son cocon familial comme une poupée de collection conservée dans son emballage, Poupée est enfermé. Ses parents veillent à ce qu’il soit parfait, à ce que les petits rouages dans son ventre fonctionnent sans grincer.
Poupée est la chose de sa mère. Telle une petite fille pour qui un poupon est un trésor, une « poupée vivante », la mère de cet étrange petit garçon en fait son objet, un petit objet précieux qu’il ne faut pas perdre, et que la mère garde sur elle, terrifiée à l’idée qu’il pourrait se casser, changer.
Poupée, c’est l’histoire d’une enfance. Un livre aussi étrange et beau que le petit automate de la couverture est inquiétant et mignon. Etrange, oui, comme on dit de quelque chose qu’on ne parvient pas à classer, à répertorier. Comme on dirait d’une œuvre qui nous dérange autant qu’elle nous fascine.
Julien Burri publie des livres depuis ses dix-sept ans. Poète avant tout, il a fait paraître, en 2008 un recueil magnifique, Si seulement (Samizdat), que l’on pourrait considérer comme annonciateur de cette dernière parution chez Bernard Campiche. En effet, le recueil, mettant des mots de prose poétique sur le rapport entre père et fils, préfigure quelques éléments de Poupée, en cela qu’on y trouve déjà cette déception paternelle que représente la différence du fils. Des poèmes au roman, le style change, bien évidemment, mais on remarquera toutefois une commune économie de mots, dont l’effet de pureté se fait puissamment ressentir dans les deux ouvrages. Un effet paradoxal puisque, dans l’un comme dans l’autre, il est justement question de la perte de cette pureté enfantine, de cette innocence.
Mais comment perdre sa candeur lorsqu’on est une poupée ? C’est ce que raconte Julien Burri, au fil des pages, trahissant, sans vraiment d’autre possibilité, l’évidence même de ce livre, qui réside en ceci qu’il s’agit là davantage d’un petit garçon que d’une petite poupée…
Il grandit… Et ce garçon solitaire, bien qu'il reste cloîtré dans la demeure familiale, va faire l’expérience du désir, ce que Julien Burri décrit remarquablement, en restant toujours très allusif. Le désir comme une fuite, même si Poupée aime sa mère – il ne pourrait faire autrement…
Le temps passe et il grandit. Son corps, comme avec une certaine maladresse, se déforme. Et, de la mère, qui était omniprésente, on passe au père qui, lui, jusqu’au bout, alors que son épouse abandonne, tente de trouver le grain de sable dans les rouages de son fils : « J’ai peur que ce ne soit déjà en toi. J’ai pris des relevés, mesuré la distance entre tes épaules, la largeur de ton bassin. (…) C’est ce que je craignais. (…) La latéralisation montre que les invertis ont une préférence pour la main gauche. Je prie pour toi. » Mais, après un Rite de passage rappelant une sombre et virile coutume grecque, le fils semble persister dans sa différence, et le père n’osera plus jamais le toucher.
Poupée, véritable ovni littéraire, déconcerte par sa grande part de fantasme qui, dans un flou artistique fort intéressant, mêle étroitement les imaginaires du personnage principal et, certainement, de son créateur. Infiniment troublant, ce roman interpelle son lecteur au point même, parfois, tant les sentiments et les sensations enfantines y sont rendus avec acuité, de réveiller une part de sa propre enfance.
10:07 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, livres, ecrivain, roman, livre
08 mai 2009
Ephémerveille dans le Magazine des Livres
Eh oui, pas plus tard que ce matin, mon amie Amélie Rouher, journaliste au Magazine des Livres,
m'a envoyé un article consacré aux blogueurs dans lequel le nom d'Ephémerveille a bel et bien sa place. Ce n'est pas vraiment une surprise, j'étais au courant de ce qui se tramait, étant donné que la journaliste Elizabeth Flory m'avait contacté afin de m'interviewer...
Je suis extrêmement touché (et fier !) d'apparaître entre les lignes de ce magazine, surtout que depuis quelques temps déjà, mon blog n'est plus vraiment alimenté (à cause de la somme gigantesque de travail à fournir pour le sombre lycée en cette fin d'année scolaire).
Et cette petite publicité va certainement inciter quelques lecteurs à rôder par ici. Il est donc urgent que je livre un article au plus vite !
21:49 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
12 mars 2009
Le douloureux passé d'un garçon parfait
A la rentrée littéraire passée, Alain Claude Sulzer, écrivain suisse allemand établi à Bâle, s’est vu décerner le prix Médicis étranger. Son dernier roman, Un garçon parfait (lisez garçon comme un synonyme de serveur, le titre original étant : Ein perfekter Kellner) est le premier à avoir été traduit en français. Paru aux éditions Jacqueline Chambon, il est en lice pour le prix RSR des auditeurs.
Ernest travaille comme serveur dans un palace suisse, à Giessbach. Depuis des années, il exerce son métier avec passion, précision et doigté. Toujours à l’heure, souriant et dévoué, Ernest cache quelques secrets sous cet impassible et indéfectible professionnalisme. En effet, si la vie d’Ernest s’enlise dans un ennui et une
monotonie affligeantes, il a tout le loisir de méditer l’épisode douloureux qu’il vécut bien des années plutôt, entre les murs de l’hôtel de Giessbach qu’il n’a, en somme, jamais quitté.
Un jour, le jeune et beau Jacob Meier débarqua à l’hôtel par bateau. Sur la rive du lac alpin de Brienz, que l’hôtel surplombe, Ernest invita le futur employé à le suivre.
Dès lors, Ernest devient pour Jacob une figure d’exemple, un conseiller. Dans les salles de restaurant du palace, Ernest fait l’éducation de Jacob, qui progressera aussi vite qu’il perdra sa modestie. Le soir, partageant la même chambre, les deux hommes se rejoignent dans leurs étreintes passionnées qui font entrevoir à Ernest un futur moins morose que celui qu’il s’apprêtait à vivre, dans sa profonde solitude. Mais, déjà, il aime trop fougueusement. Ernest donne tout à Jacob sans rien atteindre de ce jeune homme instable et volage.
Ses rêves d’amour s’écroulent lorsqu’il surprend Jacob avec l’écrivain allemand Julius Klinger, dans leur chambre. Le romancier, qui est descendu à Giessbach avec sa famille avant de partir en Amérique pour fuir la guerre qui augure déjà sa violence, emmènera Jacob avec lui, faisant passer son nouvel amant pour un domestique.
La guerre éclate, le temps passe et Ernest travaille toujours à Giessbach. Sa passion pour son métier est la seule lueur de sa vie grise d’ennui. Les visites de sa cousine parisienne sont rares, et rien ne le détourne de sa routine jusqu’au jour où une missive lui parvient de New York. Jacob réapparaît dans sa vie, les souvenirs avec. Faisant fi de leur passé commun, il demande à Ernest de se rendre chez Klinger, dont il s’est apparemment séparé, pour lui réclamer de l’argent. Jacob écrit qu’il est dans une situation financière extrêmement précaire et que, sans l’aide de l’écrivain, il serait définitivement perdu.
Ernest, qui ne répond pas dans un premier temps, se décide finalement à aller trouver Klinger dans sa demeure. Face à cet homme austère, il en apprendra bien plus qu’il n’en savait à propos de Jacob. Le vieil écrivain fera douloureusement la lumière sur ce qui, pour Ernest, était jusque-là resté inconnu.
Beaucoup de critiques ont qualifié ce roman de neo-classique, et cela est exact sur bien des plans. Si l'on peut parfois déplorer cette volonté d’épure qui nuit au roman, en ceci qu’elle peut provoquer l’ennui à certains passages, il n’en reste pas moins que le livre de Sulzer est écrit avec maîtrise et justesse. Véritable roman à tiroirs, calme comme une rivière à son amorce et tempétueux comme la marée à ses dernières pages, Un garçon parfait, dans une retenue faussement tranquille qui sied parfaitement à son personnage principal, ravive les couches du temps en les superposant de manière à ce que, dans un effet haletant, qui suscite l’impatience, la fin résonne de ses accents aussi tragiques que triomphaux.
18:08 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
14 février 2009
La Jeanne de Jean-Michel Olivier
Les années passant, Jean-Michel Olivier, qui a toujours manifesté le désir d’écrire sur elle, a d’autant plus compris à quel point Notre Dame du Fort-Barreau avait joué un rôle capital dans sa vie. Il livre donc le récit de sa rencontre avec cette Jeanne quelque peu atypique, celui aussi de leur cohabitation dans l’immeuble dont elle est propriétaire, à Genève, quartier des Grottes, ainsi qu’une chronique pertinente des années de son
séjour au Fort-Barreau.
Par le truchement d’une certaine Théa, personnage énigmatique dont le plus grand des désirs est celui d’être mère, l’auteur, jeune professeur qui, lui, souhaite faire paraître son oeuvre naissante, fait la connaissance de Jeanne Stöckli-Besançon, propriétaire de cinquante logements au centre de la cité de Calvin. Elle lui propose d’occuper un de ses appartements, pour un loyer qu’elle se souciera moins de collecter que les récits d’écrivain de son nouveau locataire. Des liens d’amitié se tissent.
Les années se suivent, et, dans leur spirale, des anecdotes cocasses sont contées, ou vécues, au 31 de la rue du Fort-Barreau...
« Venez voir les étoiles... », lance la vieille Jeanne. Sur les toits glissants de la vétuste bâtisse, elle invite le jeune écrivain à partager ses rêveries de femme que la douce folie du temps emporte, petit à petit.
Jean-Michel Olivier voyage, l’Histoire est en marche, mais il est toujours question pour l’auteur de revenir à son appartement genevois et, donc, à cette femme discrètement omniprésente, et à l’énigmatique silence qui survient parfois, quoique rarement, durant plusieurs semaines. Tous les jours, Jeanne partage avec les occupants de ses deux immeubles quelques instants de causerie sur les paliers, ou un café-crème au Café des Nations.
Et c’est au plus proche des gens que Jeanne se perdra. Humiliée – cette scène du livre est poignante – dans une boulangerie du quartier, sous les yeux du narrateur, resté silencieux, impuissant, la vieille dame se terre chez elle jusqu’à son dernier souffle, ne répondant jamais plus à ceux pour qui elle fut plus qu’une propriétaire, plus qu’une voisine, une amie fidèle.
Très attristé par la disparition de la Dame du Fort-Barreau, Jean-Michel Olivier, qui s’apprête à sombrer dans le remords, découvre, alors qu’il visite la première fois l’appartement de Jeanne – sans elle – l’intégralité des critiques parues à propos de ses livres. Il a alors la certitude que, même à travers la mort, un fort lien restera intact, qu’il fortifie par ce beau livre, comme un hommage.
« Ces mots que j'ai perdus, ces rudiments d'histoire que j'ai voulou voir disparaître à jamais, année après année, sans en parler à personne, et surtout pas à moi, vous les avez sauvés du feu. C'était votre secret, Jeanne. Vous l'avez emporté dans la cendre. »
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06 février 2009
Le dernier Pages, attendu et décevant
On l’avait compris dès la parution Je mange un œuf, Nicolas Pages n’a guère envie de faire « comme tout le monde ». Bon nombre de lecteurs furent quelque peu désappointés par le style de ce premier livre, paru sous l’égide de Pierre Keller, à l’Ecal, et repris ensuite par J’ai lu. Longue évocation dont le seul intérêt, au demeurant, était celui du côté novateur de ce concept, ce premier livre avait éradiqué toute expression psychologique. Pourquoi pas ?
Plus d’une décennie plus tard, Nicolas Pages, qui a fait paraître trois autres romans entre temps, nous revient avec I love New York, chez Flammarion. Une fois encore, Pages s’écarte des sentiers battus. Sous la forme théâtrale, il fait se télescoper les destins de ses trois personnages, Arnaud, Vincent et Lucas.
Du récit d’un road movie américain, à celui des nombreuses nuits fiévreuses d’alcool, de sexe et de défonce, ces trois amis francophones, en deux temps, refont le monde et évoquent, émus, les souvenirs impétueux de leur folle jeunesse aux USA.
Un peu loosers, à côté de leurs pompes, les trois héros de Nicolas Pages avaient beaucoup à se dire. Mais se livrent-ils réellement ? On a de la peine à s’attacher aux personnages de ce récit hautement cocaïné qui, s’il annonçait les prémisses d’une certaine mélancolie amoureuse par Vincent - la voix du monologue de la courte première partie du livre -, témoigne d’une pauvreté certaine. Littéraire, cette fois-ci.
Mais, bien que les dialogues d’I love New York aient peu d’intérêt, on imagine néanmoins les années new-yorkaises de Vincent, les nombreuses rencontres et la partie du trip de Vincent et Lucas, que Nicolas Pages ne nous livre pas. Ce qui aurait fait un roman à la narration classique très simple est passé à la trappe. Nicolas Pages laisse au grenier les meilleurs souvenirs de ses personnages pour nous livrer, sur un fond d’amitié dont on ne connaît que trop peu les fondements, une suite de bribes. Et, de la bouche de ces personnages, dont l’expression, qui se voulait très orale par l’auteur, est plutôt mal retranscrite, on déplore quelques fâcheuses fausses notes dans ce récit américain. A trop vouloir biaiser la forme de son écriture, Nicolas Pages manque sa cible. N’est pas original qui veut. I love New York résonne comme une conversation qui aurait peut-être dû rester privée… Et la lecture de ce livre est oubliée en quelques instants, comme on s’efforcerait d’oublier une ligne de coke mal coupée.
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25 janvier 2009
Petite anthologie du théâtre romand contemporain
En ce début d’année, Bernard Campiche fait paraître Le Livre des écrivains associés du théâtre de Suisse (eat-ch), dans sa collection de théâtre Enjeux, un tour d’horizon des dramaturges romands, un « instantané de l’histoire de l’écriture théâtrale en suisse francophone ».
Ce gros volume, ouvrage de référence de l'association, comme une anthologie, vise à présenter les auteurs. En effet, ceux-ci répondent, avant de livrer un extrait d’une de leurs pièces, à la question : « Pourquoi écrivez-vous du théâtre ? ». Suivent une courte biographie de l’auteur ainsi que sa bibliographie.
Comme il est souvent dit dans ce volumineux recueil, il est très difficile de faire jouer son théâtre. Ceci est une chance, si tant est que celui-ci soit joué dans de bonnes conditions. Et, comme le dit Sylviane Dupuis dans sa préface, « c’est la moindre des choses ». Car le théâtre est essentiel ! Et, malgré tout, les dramaturges vivants se raréfient. La raison est simple : les œuvres classiques sont évidemment bien plus nombreuses et les metteurs en scène n’ont pas fini de piocher dans les pièces d’auteurs morts pour, notamment, les revisiter comme bon leur semble.
L’idée d’une association d’auteurs de théâtre a d’abord germé en terre française. Le succès est tel que plus de deux cents membres revendiquent ensemble, en 2001, qu’ « il y encore à dire ».
L’association helvétique est alors créée, à son tour, en 2004. A l’instar du modèle français, c’est une révolution dans les théâtres de la région. L’élan est soutenu par l’éditeur Bernard Campiche qui, grâce à sa nouvelle collection, met en lumière de jeunes dramaturges et, surtout, sauve quantitié de pièces de l’inédit.
Petit bijou contenu dans ce livre, en outre des extraits choisis, les quelques pages historiques de Joël Aguet, qui, du Moyen-Âge à nos jours, de « l’éveil des auteurs dramatiques romands » à leur florissante actualité, en passant par l’après-guerre, nous fait l’histoire du théâtre suisse romand.
L’introduction d’Anne Fournier, quant à elle, esquisse admirablement la conjoncture actuelle du théâtre romand.
Plusieurs générations d’auteurs se télescopent. Odile Cornuz suit Nicolas Couchepin qui suit Anne Cuneo. Figurent également : les jeunes Sandra Korol et Bastien Fournier, les (presque) classiques : Michel Viala (dont le théâtre est réédité en deux volumes par Campiche) ou René Zahnd. D’autres plumes connues : Amélie Plume, Jacques Probst, ou encore Yves Laplace, qui, parlant de son rapport à l’écriture théâtrale, déplore, alors qu’ « on fait théâtre de tout » - romans, faits divers, etc. - qu’on ne reconnaisse plus le théâtre « sous le masque, sous le nom, sous le genre qu’il s’était donnés. »
Heureusement, l’ambition de cette association, qui est justement de contrer la dénaturation du théâtre et d’en faire le plus possible, semble être reconnue non seulement par les metteurs en scène, mais également par le public, qui a autant de plaisir à voir se jouer le texte d’un auteur de sa région que du « Shakespeare revisité », ou une pièce de Molière.
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24 janvier 2009
Nothomb ou l'auteur comme un manga
Jamais la librairie n’a été aussi remplie. Même en période de fêtes, jamais autant de gens ne s’étaient empressé dans la grande librairie Payot lausannoise. Quoi de plus réjouissant qu’une telle foule entre les étagères ? Qui plus est lorsque cette affluence n’est faite que de jeunes gens. Les adolescents se seraient-ils remis à lire ?
C’est ce qu’on en conclut, à première vue. De plus en plus réjouissant, on constate que personne ne s’arrache une des derniers ineptes romans récemment adapté au cinéma. La saga Harry Potter est terminée, ce n’est pas ça.
Alors… pour qui se déplacent toutes ces jeunes personnes, pour quelle nouvelle plume se poussent-ils ?
Ils n’achèteront aucun livre aujourd’hui. En entrant, ils ont déjà tous à la main un exemplaire bien précis. Le fait du prince. Mais ne devrait-on pas plutôt parler de Princesses Mononoké et de Princes Noirs en considérant bien ce flot juvénile ? Cheveux teints en rose, look Emo et maquillage tapageur. Aux dernières nouvelles, Lautréamont et Baudelaire sont morts, et personne n’est venu pour Marilyn Manson. Et, même si, en s’approchant, on aperçoit quelques exemplaires de la série Twilight dépasser des sacs-tête-de-«Monsieur-Jack »-de-Tim-Burton, cette cohue est pour… Amélie Nothomb.
Au fond, elle est un peu fagotée comme eux. Mitaines rouges, chapeau extravagant, Amélie semble, dans son étrange tenue, autoriser implicitement la fantaisie de ses fans. Fans ? J’ai dit fans ? Lecteurs, pardon.
Bien dommage que les ados ne lisent que les ouvrages de ceux qui deviennent des people. Marc Levy, Gavalda, Musso, Stephenie Meyer et J.-K. Rowling sont premiers des ventes notamment grâce à eux. Nothomb est un cas à part car, avant sa récente dégringolade, elle parvenait encore à livrer des romans valables. Aujourd’hui, une sorte de modernisme un peu balourd a fait sa place entre les lignes de la geisha. Les intemporels et cruels Mercure, Attentat ou Hygiène de l’assassin sont loin derrière.
Alors, ces lecteurs quelque peu loufoques se jettent derrière la table à laquelle Nothomb est assise pour être immortalisés aux côtés de l’auteur. L’écrivain, de bonne grâce, se prête aux bises et aux bruyantes accolades, avec le devoir de rester digne , en tant que grande prêtresse du temple so cheap qu’est devenue la librairie. Amen.
18:18 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, amélie nothomb, lecture, romans, ecrivain









