08 septembre 2009

Je vous salue Mylène...

Avant même l'arrivée de la nymphe Mylène Farmer, tout ce qui agace ses détracteurs figure dans le décor. Une scène gigantesque orne le stade froid de Genève, bordé par l'autoroute, et sur lequel la pluie est tombée toute la journée. La chanteuse s'est fait attendre. Un an que ses fans se sont procurés leur précieux sésame, ayant fait saturer les billetteries virtuelles. Le stade se remplit, cathédrale à ciel ouvert, et Mylène Farmer, vamp irrésistible, poupée au sourire figé, attend la nuit pour paraître. Bien du temps a passé, une heure de plus que celle indiquée sur les billets roses. Mais les adeptes n'ont pas leur mot à dire. Nous sommes en avance, elle arrive à point.

 

Pleine de grâce

 

Je vous salue, Mylène. Par les cris, les larmes, la foule gronde de son fanatisme incontrôlable. Et soudain il n'y a qu'elle. Vos fans sont Mylène Farmer Genève.jpgavec vous! Petite figurine diaphane pour les uns, minuscule point roux pour les autres, Mylène Farmer, auréolée de sa chevelure fauve, apparaît. De quoi s'agit-il ? D'une renaissance ? D'une mise à nu ?
On se rappelle les images symboliquement très chrétiennes de ses derniers concerts en 2006, allant des nombreux crucifix à ce rouge sang omniprésent. Mylène - soyons intimes - entrait en scène les paupières closes, couchée dans un sarcophage de verre et d'or, comme une Blanche-Neige diaphane dans son cercueil. Descendant du ciel, Mylène Farmer renaissait. Cette fois-ci, en guise d'entrée triomphale, Farmer est emprisonnée dans un squelette d'argent. Une fois ce dernier ouvert, elle apparaît dans un costume d'écorchée vive, exhibant ses entrailles. A cœur ouvert, en somme. Elle chante alors un Paradis inanimé. Est-ce donc l'heure de notre mort ? Vous nous perdez déjà, Marie-Mylène, dans votre étrange mystique. A l'importe-pièce, disent les contempteurs. Nous, on veut encore y croire.

 

Muse ou égérie ?

 

Si Mylène Farmer est souriante, heureuse de communier avec son public qui récite ses chants par cœur, comme des fidèles le feraient, leur psautier à la main, la mort rôde, plane sur la scène.
Au centre de cette fascination morbide, un seul espoir : l'amour. Seul son Orphée pourra tirer cette rousse Eurydice des enfers. Mais c'est à pile-ou face car, vue de dos, comme elle le chante dans Pourvu qu'elles soient douces, Mylène Farmer a le visage de la mort, sculpté dans sa coiffure soyeuse, par ailleurs piquée de crucifix.
Qui gagnera ? La mort ou l'amour ? En noir et blanc, un échiquier s'anime sur l'écran géant. On pense au Septième sceau, de Bergman, et l'issue du film nous revient, qui donnait la Mort gagnante.
Mais, pour l'heure, la douce diablesse semble prête à défier les enfers. En nuisette de soie rouge, aussi sexy qu'un ciel de Californie, la chanteuse a le sang chaud. Appelle mon numéro, clame-t-elle, insouciante.

 

Dégénération

 

Mais voilà... La reine ne tiendra pas la distance. Malgré sa splendeur, malgré cette somptueuse robe aussi blanche que celles de son inspiratrice Emily Dickinson, à laquelle elle a emprunté bien des vers, Mylène s'essouffle, trébuche. Un voile (de fumée ?) s'est posé sur cette voix qui, autrefois, parvenait à escalader les aigus cristallins d'Ainsi soit je. Reine déchue ? Surtout pas ! Malgré ses faiblesses, Mylène est soutenue par ses disciples. Mais l'idole, elle, semble toutefois bien lucide. Prémices d'une Dégénération...
Humblement, la belle de nuit se retire, saluant son public du haut de son escalier, le cou caché dans une grande écharpe noire, comme pour protéger les derniers éclats de sa voix du froid de l'oubli. Sous la pleine lune, l'oiseau s'envole. Et, enivré par sa beauté, on est, en même temps, effrayé de voir la pureté de sa voix s'éteindre. Et si Mylène ne revenait pas ? A chaque fois qu'elle regagne l'ombre, l'incertitude de son retour, c'est de sa faute, résonne toujours avec la mort.

La nuit sera bien longue...

09 juillet 2009

Un éden à l'ouest...

Qu'en est-il du dernier film de Lars Von Trier, le sulfureux et controversé Antichrist ? Ce curieux long-métrage laisse le spectateur bien perplexe. Et même dégoûté. Un concentré d'horreur... Mais dans quel but? Le réalisateur avouait à Cannes qu'il traversait, au moment de l'écriture et du tournage, une profonde dépression, et qu'Antichrist avait été sa thérapie. Dès lors, on comprend mieux pourquoi ce film déroute puisqu'il est le fait d'un anti.jpginconscient malade, visiblement peu cohérent. Bref, Antichrist semble être le résultat expérimental que serait une catharsis cinématographique, éveillant les pires démons, les plus noires obsessions d'un réalisateur... tourmenté.

« Eden », lieu étrange, clairière brumeuse. Une petite cabane et un silence de mort. Un couple y débarque. Lui (Willem Dafoe), psychanalyste, souhaite effectuer un travail de deuil qui s'annonce des plus éprouvants avec sa jeune épouse (Charlotte Gainsbourg) que la mort de son jeune fils – défenestré alors que ses parents faisaient l'amour – a littéralement dévastée. En effet, après un prologue bergmanien – au ralenti et en noir et blanc – sur un fond de Haendel, le couple s'engouffre dans les bois,Antichrist - LV Trier.jpg et, dans cette ambiance lourde et pesante, va commencer une série d'événements aussi injustifiés qu'injustifiables, à la gloire de la plus calamiteuse horreur qui soit.
Rongée par le remords, la jeune femme rejette la faute sur son époux que la tournure des événements va peu à peu dépasser. Entre cris et chuchotements, ils vont se déchirer puis se réconcilier, au rythme des violents assauts nymphomanes du personnage de Charlotte Gainsbourg.
En cette dernière vont alors s'insinue des croyances malsaines, portées par le drame qu'elle vient de vivre. Impuissante et fautive face au décès de son enfant, elle développe l'idée que la nature est l'église de Satan. Pire : ayant étudié les féminicides au cours des âges – elle préparait une thèse dont elle avait d'ailleurs écrit quelques fragments à Eden –, elle en vient à penser que le Mal peut tout aussi bien habiter les femmes, comme il habite les hommes, la nature étant son œuvre absolue.

La fin du film sonne le glas impuissant de ces Adam et Ève déchus ; la jeune femme, comme possédée, cogne le sexe de son mari, le fait éjaculer, une dernière fois, un sperme ensanglanté, pour finalement s'éventer le sexe d'une paire de ciseaux. La boucle est bouclée.
Une certaine esthétique reste à sauver. Même si ce film est le réceptacle de métaphores à la facilité presque ophélie.jpggrotesque (animaux morts-nés), on pense à un certain panthéon pictural (Bosch, l'Ophélie de Millais, Goya et pourquoi pas Bruegel, pour la scène finale), influences non-négligeables qui donnent au film une beauté certaine. Mais qu'est-ce que l'esthétisme lorsque le fond est intolérable en tout point ? De plus, les incursions fantastiques, comme cet étrange bestiaire sanglant et parlant, enlisent ce film dans l'invraisemblable. Expression d'une misogynie sans bornes, d'une hésitation religieuse, véritable foutoir sémantique, Antichrist interpelle, intéresse mais, par sa maladresse absurdement assumée, par ses prétextes bancals, déçoit définitivement.

03 juillet 2009

Célia Houdart, l'écriture sereine

Le deuxième roman de Célia Houdart, Le Patron, paru chez P.O.L, se lit comme on suivrait le cours d'une petite rivière discrète, non sans beauté.
Bilal, jeune garçon de 14 ans, vit en banlieue parisienne, entouré de ses parents, marabouts kabyles, et de ses deux frères et sœurs. Il y mène une vie paisible, tranquille, sans heurts. Jusqu'à ce que ses parents soient rappelés Le patron.jpgen Kabylie pour régler une urgente affaire de famille. A l'aéroport, Bilal s'enfuit et laisse sa petite smala s'envoler seule, loin de lui.
Il se réfugie chez Pierre Wilms, neurologue parisien habitant l'Île Saint-Louis, qui venait de l'examiner pour un coup superflu que Bilal avait reçu à la tête. Période charnière pour les deux êtres : l'un se remet péniblement du décès de sa femme, tandis que l'autre cherche un nouveau foyer, un modèle à suivre ; un patron auquel calquer sa vie.
Bilal ne paraît pas s'inquiéter de ce considérable écart entre le monde duquel il vient et celui dans lequel il fait son entrée. Au contraire, il semble être déterminé, bien qu'il sache si peu de cet homme et que ce dernier lui paraisse si triste, et parfois si désemparé. Son assurance portera ses fruits. L'aide, puis l'affection, deviendront réciproques. Se rejoignant dans le secours qu'ils portent à Hervé, vieil ami de Pierre Wilms, les deux personnages de Célia Houdart semblent comprendre que l'on s'aide soi-même à aider les autres, et qu'ouvrir sa porte, parfois, sans trop réfléchir, peut amener aux plus belles rencontres.
L'écriture de Célia Houdart place ce roman hors du temps, tant les petites touches, si bien senties dans leur circonspection, dans leur économie de mots, sonnent et frappent juste, à chaque fois. Il y a un calme apaisant dans le rythme des lignes. On avance à pas feutrés. Mais, si Célia Houdart, par ce style très personnel, semble effleurer les choses, elle ne manque toutefois jamais sa cible.
Mais quelle serait donc cette réalité où un jeune garçon déciderait ainsi de son destin, et où il se retrouverait heureux, dans les branchages d'un cerisier, la bouche rougie d'en avoir mangé les fruits ? Peut-être celle d'un monde qui irait flirter avec le songe, avec la douceur et l'idéal de nos espoirs fous... Qu'importe ! Célia Houdart nous emporte avec ce petit enchantement qu'est son dernier roman, dont la lecture, émouvante, procure l'effet d'un bonheur simple, léger, aérien.

23 juin 2009

Dualités indécises

Le dernier film de Marina de Van, Ne te retourne pas, est double, piètrement double. A tous les niveaux. De par ses deux personnages qui n'en font qu'un – Sophie Marceau se transforme en Monica Bellucci –, mais également par cette oscillation indécise qu'il impose au spectateur, entre deux genres, deux thématiques et, donc, deux niveaux d'appréciation entre lesquels il devient confus de se situer.

Sophie Marceau incarne Jeanne, une jeune mère de deux enfants se voyant refuser son premier roman, une sorte de recueil de souvenirs d'enfance. L'éditeur semble déplorer les descriptions cliniques, froides, qui lui apparaissent Ne te retourne pas - de Van.jpgcomme détachées de leur auteur. Et pour cause : un grave accident a fait perdre au personnage de Marceau tous ses souvenirs avant l'âge de huit ans. Elle a donc dû, et non sans douleur, se composer une enfance avec les fragments rapportés par sa mère, interprétée par l'excellente Brigitte Catillon.
Dès lors, la vie de Jeanne se délite. Tout ce qui lui est familier change de forme, de couleur : de la table de sa cuisine au visage de son mari et de ses enfants, c'est l'univers d'une autre qui lui apparaît tout entier, avec la somme de troubles qu'une aussi incompréhensible métamorphose peut provoquer.
C'est donc à ce moment-là que vient se greffer, par petites touches, le visage de Monica Bellucci sur celui de Sophie Marceau. Celle-ci finit d'ailleurs par disparaître complètement sous les traits de la belle italienne.
S'ensuit alors une poursuite un peu molle d'un passé en eaux troubles sous le soleil d'une petite bourgade italienne, pour dénouer cet imbroglio qui vacille du passionnant au grotesque...

Le problème du film vient de l'explication de cette étrange mutation. C'est donc à Bellucci que Marina de Van a confié le sale boulot. Le début du film n'a rien de dérangeant, Marceau fait jouer ses talents d'actrice pour pallier les défaillances du scénario qui, s'il semble avoir été très travaillé du point de vue de l'intrigue, a été littéralement bâclé pour ce qui est des dialogues. On se surprend parfois à rire tant l'absurdité de certaines phrases tranche avec le caractère dramatique du fond. Et, justement, cette spirale alambiquée qui fait s'enchevêtrer l'histoire des deux femmes comporte elle aussi quelques maladresses. Car, lorsqu'il s'agit de liens familiaux, il devient irréparable pour la qualité du film de laisser passer une seule erreur généalogique.
Marina de Van a voulu jouer sur la force des phénomènes de l'inconscient. Elle a voulu filmer, à rebours, le résultat psychique d'une forte amitié qui vire à une trop forte identification à l'autre. Dès lors, son film aurait pu se contenter du statut de bon thriller psychologique, et l'on aurait considéré ce changement de visage et de corps comme l'aveuglement provoqué par l'inconscient. Comme si Marina de Van avait placé sa caméra dans la tête de Bellucci (oui, car c'est elle, ne vous fiez pas aux apparences, qui a un véritable problème !). Mais il a fallu qu'elle recoure à de bien piètres effets spéciaux opérant de longs morphings sur le visage de Sophie Marceau, qui, précédée de son mari, devient monstrueuse, flanquée d'une joue et d'un oeil appartenant à sa collègue italienne. Pire encore, la scène de transformation définitive, pendant laquelle Marceau ou Bellucci (on ne sait plus) endure une terrible douleur, accentue cette indécision entre deux explications - celle, encore plausible, du pouvoir de l'inconscient, confrontée à l'issue facile du fantastique.

Pour signifier quoi ? L'âpreté du retour à la réalité, du retour à soi et de la fin d'une indentification destructrice ? De ce point de vue-là, je serais presque prêt à défendre le film. Mais cela ne va pas de soi. Il eût fallu plus d'élégance, que le trait soit moins forcé, moins grossier car, avec cet objet cinématographique difficilement identifiable, Marina de Van, enrobant son propos abscons d'une lourde couche de ridicule, a réussi le pire : destituer ses deux muses d'une part de leur beauté.

15 juin 2009

Du corps à l'âme

Claire Legendre, l'auteur du sulfureux roman Viande, paru alors qu'elle avait 20 ans, chez Grasset, publie, dix ans plus tard, L'écorchée vive, roman aux accents plutôt actuels et à la portée universelle.
Barbara naît défigurée. Alors que les jeunes filles se trouvent trop grosses, ou pas assez jolies, Barbara, elle, a l'apparence d'un monstre. Sa vue choque les passants dans la rue et ses petits camarades se mettent à pleurer L'écorchée vive - Claire Legendre.jpglorsqu'elle paraît dans la classe. Barbara et sa mère vont d'indignations en afflictions. Partout, on refuse la fillette qui, petit à petit, comprend l'ampleur de sa différence et à quel point celle-ci peut terrifier ceux qui l'entourent. Barbara n'a pas à proprement parler de handicap, et il faut faire des pieds et des mains pour qu'on accepte qu'elle prenne part aux cours de sport pour enfants handicapés. Mais, même au sein de ce groupe dont on pensait qu'il serait peut-être plus clément vis-à-vis d'elle, Barbara subit des moqueries, des humiliations ; il faut sans cesse habituer les autres à sa face meurtrie.
Malgré les crises de la petite fille, malgré l'enfer qu'elle doit vivre chaque jour, les médecins déconseillent à la mère de Barbara de parler à son enfant de l'éventuelle opération de chirurgie reconstructrice qu'elle pourrait subir à ses dix-huit ans. Les chances sont trop faibles pour risquer de lui donner un faux espoir.
Un jour, cependant, alors que Barbara semble être au faîte de son mal-être, sa mère, n'y tenant plus, lui fait parle de la possibilité d'une opération.
S'immisce alors, une fois la majorité de Barbara acquise, un des thèmes fondateurs du roman de Claire Legendre. Par l'attente perverse de la mort d'une jeune fille compatible, l'héroïne laisse entrevoir au lecteur la part de monstre qui, en plus de celle qui recouvre son visage, demeurait au fond d'elle. L'observation d'une telle cruauté s'applique bien évidemment à tout être humain ; Barbara n'a jamais renvoyé que le reflet de leur laideur à ceux qui s'étaient moqués d'elle.
L'ayant parfaitement compris, elle pousse l'expérience jusqu'à faire un atout de cette connaissance de la hideur humaine. Se passionnant pour l'art, elle commence ce qui sera sa grande œuvre, le Cahier des défauts, dans lequel elle s'emploie à révéler, par le dessin, les imperfections de ses modèles.

Mais le livre de Claire Legendre n'est pas le récit linéaire de la vie de Barbara. L'auteur met en parallèle les souvenirs parfois douloureux mais également joyeux et victorieux de l'enfance de son personnage avec sa vie d'adulte, une fois que les médecins ont miraculeusement greffé à Barbara un visage regardable. Ayant décroché un petit job d'infographiste dans une entreprise, elle fait la connaissance de François, ingénieur dans la même entreprise, courtisé par toutes ses collègues, et dont le choix se portera sur la jolie Barbara aux cicatrices presque invisibles, charmante jeune femme derrière son petit bureau.
Ils vivent ensemble, le quotidien semble paisible, heureux. Même si Barbara s'est toujours gardée de lui parler de son enfance, de son ancienne apparence, et bien qu'elle lui cache le véritable motif de ses retours réguliers à Paris, lors desquels elle passe des contrôles de routine auprès de ses médecins, la vie est tranquille et douce pour le jeune couple. Jusqu'à ce que Barbara reçoive, par la poste, une petite enveloppe contenant une photo de son enfance, sur laquelle son visage a été découpé. Qui donc peut vouloir du mal à Barbara ? Ses soupçons n'épargnent personne : son entourage, les enfants côtoyés au fil de sa scolarité ; elle cherche qui peut bien vouloir faire resurgir la souffrance de son enfance volée.
Mais ce passé resurgit-il vraiment ? Barbara n'a-t-elle pas toujours eu tendance à se remémorer sa première peau ? Claire Legendre, avec une habileté remarquable, montre, par sauts successifs du présent au passé, combien il est difficile, pour une personne greffée du visage, d'abandonner son aspect ultérieur. Malgré les tourments qu'une telle laideur lui causait, Barbara semble avoir du mal à accomplir sa métamorphose psychique. Car, si l'apparence change, l'esprit, lui, façonné par les écueils et les douleurs de la jeunesse, n'est pas aussi modifiable que les tissus d'un visage.
Et l'on verra, grâce à ce roman servi par une écriture originale et déjà sacrément maîtrisée, comment une telle transformation, du corps à l'âme, peut entraîner bien des troubles.

08 juin 2009

A mon grand regret, j'Adore pas...

Quel internaute s'étant un peu frotté à la « blogosphère littéraire » ne connaît pas Dahlia ? Derrière ce pseudonyme floral se cache (ou pas) Chloé Saffy, 28 ans. Son premier roman sort chez Léo Scheer, dans la collection M@nuscrits
On l'a un peu vue sur tous les fronts : Dahlia participe à bien des débats. Et elle s'est notamment intéressée à l'entreprise expérimentale de Léo Scheer, les fameux
M@nuscrits, qui remportent un franc succès sur la toile. Dahlia a donc soumis son premier roman aux Adore - Dahlia.jpgavis des internautes et, quand bien même les critiques furent partagées, le roman suscita assez d'intérêt pour que Léo Scheer décide de le publier. Car, s'il est possible de poster son « m@nuscrit » sur le site de l'éditeur, il est également possible qu'un ouvrage soit remarqué et que sa publication soit proposée à son auteur. Cette nouvelle collection compte déjà cinq publications. Des petits nouveaux tels que Géraldine Barbe, Stéphane Darnat ou encore Jean-Clet Martin sont du nombre.
Connaissant un peu Dahlia grâce à l'Internet, je reçois son roman, bellement intitulé Adore, que je lis avec grand intérêt, impatient notamment de savoir ce que Dahlia nous réserve, mais également très intrigué par ce nouveau concept littéraire qui semble se développer à grande vitesse.
Une petite déception au départ, malgré mon engouement ; la couverture du livre est, plus que sobre, carrément impersonnelle. Ce dépouillement est-il dû à l'empressement réjoui des concepteurs ? Il m'apparaît comme paradoxal : alors que le projet se caractérise pas des élans fort sains de recherche de bons manuscrits, et que Léo Scheer, ainsi que ses acolytes, ont le mérite de vouloir dénicher des romans prometteurs en réservant aux aspirants écrivains une exposition non négligeable sur leur site, ces couvertures nues semblent signifier, à tort, qu'il ne faut néanmoins pas considérer ces romans au même titre que ceux dont la démarche de publication s'est faite traditionnellement. Évidemment, la réponse des protagonistes serait de me détromper. Toutefois, c'est un sentiment de moindre importance que j'ai ressenti en voyant, dans une librairie lausannoise, ces petits livres couleur crème entre les romans aux couvertures bigarrées.
Mais, ce détail superficiel oublié, je suis vite revenu au texte, le texte, rien que le texte. Malheureusement, et je le déplore, rien ne s'est arrangé. En toute franchise, je ne comprends pas comment un tel texte a pu être publié. Mes critères de (très humble) critique littéraire ne classent pas ce roman dans la catégorie des livres publiables et je doute que les autres romans non publiés des M@nuscrits soient tous moins bons que Adore au point que ce dernier leur passe devant. Les mauvaises langues diront que c'est la petite notoriété de Dahlia qui fut la raison de sa publication. Et ce serait dès lors les responsables de la collection qu'il faudrait blâmer, non pas l'auteur, qui a simplement proposé son texte comme des centaines d'illustres inconnus.
Je ne vais pas jusque-là. Le choix et l'appréciation d'un texte sont ce qu'il y a de plus subjectif. Néanmoins, et vous me passerez l'expression, cela semble « un peu gros ».

Entrons dans le texte. Dahlia cite les Nin Inch Nails en exergue ; jusqu'ici, aucun problème. Suit la description d'un réveil fort douloureux. Un homme est attaché, et ce dans son propre appartement. Dahlia décrit fort bien la douleur lancinante que le pauvre homme endure. Une certaine élégance dans le vocabulaire, le livre démarre plutôt bien, même si une tendance au « name-dropping » est augurée par la citation de deux longs-métrages. Au demeurant, cela n'est pas dérangeant ; au contraire, il est plutôt agréable qu'un roman soit agrémenté de quelques rappels à d'autres œuvres. Mais lorsque ceux-ci sont trop nombreux et parfois introduits avec une certaine maladresse – maladresse qui nuit au rythme et à la spontanéité du texte –, il est plutôt souhaitable d'en limiter l'usage.
Un homme, donc. Bâillonné et apeuré. Il n'est pas seul : une jeune femme fumant des Black Devil est assise face à lui. La situation est déjà vue et n'est pas sans rappeler quelques huis clos nothombiens. Soit. Le livre de Dahlia n'a rien à voir. La quatrième de couverture annonce, elle, un « huis clos violent et sensuel ». Mais, malheureusement, Adore est plutôt un roman qui tend à être cela. Dahlia a manqué sa cible. Son roman, même s'il parle d'amour, de rupture et de chatterton, n'a de violence que celle de son mauvais goût et, de sensualité, n'a rien.
L'homme, qui se prénomme Verlaine, un écrivain arrogant et lubrique, vient de quitter la jeune femme, Anabel, qui le retient prisonnier. Celle-ci, que la passion habite toujours, n'accepte pas cette rupture « par sms » et veut lui faire entendre sa colère et son mal. Entrecoupé de « rewinds », le petit réquisitoire d'Anabel ne fonctionne en rien. L'amour n'y est pas violent, et encore moins sensuel. Il a plutôt tendance à se rapprocher de la niaiserie. Le récit de la rencontre, jusqu'à la fin du roman sur fond de « Ne pleure pas ma petite fée. », ou encore : « C'est effrayant d'être face à quelqu'un qui nous touche plus qu'on ne le croit. », n'ont pas le ton qu'il faut pour répondre aux attentes que suscite la présentation de l'éditeur.

On y croit encore moins lorsque Dahlia se lance dans l'analyse du roman de son Verlaine, « Par-delà les cimes ». Qu'y a-t-il de plus risqué que de vouloir livrer le message d'un livre qui n'existe pas ? Dahlia s'y vautre magistralement, en nous livrant une morale de bien peu de valeur, qui fera qu'Anabel, ô miracle, découvrira une facette insoupçonnée de l'insupportable Verlaine, qui semble avoir dépucelé tout Paris.
Le ton est doucereux, tout autant que les dialogues, et le résultat sonne comme une longue suite de galimatias, d'enfantillages. Le début du roman est aussi inconcevable que son dénouement. On n'ose même pas penser à de la « chick-lit », les livres du genre ont au moins le mérite d'être quelque peu vendeurs. Bref, je m'excuse, chère Dahlia, mais moi, j'adore pas.

31 mai 2009

Fuir la chaleur dans les salles obscures...

C’est un temps à aller au cinéma. La semaine passée, l’ascension m’a permis de me réfugier aux « Galeries » de Lausanne et de combler un manque de cinéma…
Les films de Cannes arrivent Vengeance.jpgbientôt, et Dieu sait si Haneke, Resnais ou Audiard me fon saliver. Déjà deux films présentés sur la côte d’Azur dans les salles helvétiques : Vengeance et Los Abrazos Rotos. Le premier, réalisé avec beaucoup d’élégance et de style, par Johnnie To, met en scène un Johnny Hallyday prodigieux en… Johnny Hallyday. Et oui, les rôles de truand lui collent à la peau, et il est difficile de le voir autrement qu’en rockeur à la voix grave. Son regard perçant, cette peau tannée, tatouée, font de lui l’acteur parfait pour un tel rôle. Ayant perdu sa fille jouée par Sylvie Testud (qui meurt si rapidement que l’on n’a pas l’occasion de la voir jouer réellement (tant mieux)), il se bat, « gun » à la main, contre la pègre chinoise, mais Etreintes brisées.jpgégalement contre sa mémoire et son passé qui lui filent entre les doigts à mesure que le temps avance. Magistral, a-t-on envie de dire en sortant de la salle. La « chinese touch », qui mêle, à un moment sublime du film, une sorte de Hanoi humain comme une hallucination à des scènes d’action bien viriles, fait de cette Vengeance un film qu’il faut voir en tant que bon film, et non comme une curiosité, ce à quoi la présence de Johnny en tête d’affiche pourrait inciter, évidemment.

Le dernier Almodòvar est magnifique, bien sûr. Que dire devant tant de charme, face à ces fresques amoureuses bigarrées, ces enchevêtrements de l’histoire qui font tout le sel d’un scénario d’Almodòvar ? On pense à La Mauvaise Education, mais également à Volver, qui mettait déjà en scène la Millénium.jpgbelle Penelope Cruz. Malgré les déchirements, les drames, l’Espagnol distille, entre ses personnages qu’il dirige savamment, un raffinement exceptionnel, un souci esthétique qui fait rayonner, irradier chaque acteur d’élégance, mais surtout de féminité. (On apprécie, en plus, le mélancolique Werewolf, de Cat Power, qui sublime la B.O. !)

Mais il n’y a pas que Cannes, dans le cinéma ! J’ai également acheté ma place pour Millénium, d’après le livre du bien malchanceux Stieg Larsson, qui ne pourra jamais avoir avec quel brio son roman a été mis en images. C’est l’occasion, en plus de suivre cette enquête policière haletante, de découvrir une actrice que le cinéma américain va certainement vouloir dansLes Murs Porteurs.jpg son camp, Noomi Rapace, qui incarne la mystérieuse et teigneuse Lisbeth Salander. C’est ce qui s’appelle un film à couper le souffle. A voir.

A essayer, aussi, Les Murs Porteurs, un premier film touchant et prometteur de Cyril Gelblat. Miou-Miou et Charles Berling gravitent autour d’une mère que la mémoire est en train de quitter. La retrouvant dans la cour de l’immeuble parisien de leur enfance, ils rient et pleurent en se remémorant, à leur tour leur enfance, jusqu’à devoir faire le deuil de la mémoire maternelle alors que leurs vies prenaient toutes les deux un tournant décisif. 

Et, pour finir, un des derniers films de la présidente du Festival, Villa Villa Amalia.jpgAmalia de Benoit Jacquot, l’adaptation du roman de Pascal Quignard. Huppert ne change pas vraiment de créneau. Encore une fois, elle est un peu folle, imprévisible et silencieuse. Décidant de changer de vie, de quitter son mari et de mettre fin à une brillante carrière de concertiste, elle vend son appartement parisien pour une destination italienne, une côte magnifique face à la Méditerranée que surplome la Villa Amalia, dans laquelle Isabelle Huppert élit domicile. Quête de soi par l’éloignement et l’abandon de tout souci, de toute contrainte, mais également de toute attache, Villa Amalia est un film un peu à part, curieux, mais surtout très beau.

 

 

 

17 mai 2009

La poupée qui fait non

C’est l’histoire d’une poupée. Un petit garçon que sa maman a voulu beau, élégant, et aussi lisse que la porcelaine. Dans son cocon familial comme une poupée de collection conservée dans son emballage, Poupée est enfermé. Ses parents veillent à ce qu’il soit parfait, à ce que les petits rouages dans son ventre fonctionnent sans grincer.

Poupée - Julien Burri.jpgPoupée est la chose de sa mère. Telle une petite fille pour qui un poupon est un trésor, une « poupée vivante », la mère de cet étrange petit garçon en fait son objet, un petit objet précieux qu’il ne faut pas perdre, et que la mère garde sur elle, terrifiée à l’idée qu’il pourrait se casser, changer.

Poupée, c’est l’histoire d’une enfance. Un livre aussi étrange et beau que le petit automate de la couverture est inquiétant et mignon. Etrange, oui, comme on dit de quelque chose qu’on ne parvient pas à classer, à répertorier. Comme on dirait d’une œuvre qui nous dérange autant qu’elle nous fascine.

 

Julien Burri publie des livres depuis ses dix-sept ans. Poète avant tout, il a fait paraître, en 2008 un recueil magnifique, Si seulement (Samizdat), que l’on pourrait considérer comme annonciateur de cette dernière parution chez Bernard Campiche. En effet, le recueil, mettant des mots de prose poétique sur le rapport entre père et fils, préfigure quelques éléments de Poupée, en cela qu’on y trouve déjà cette déception paternelle que représente la différence du fils. Des poèmes au roman, le style change, bien évidemment, mais on remarquera toutefois une commune économie de mots, dont l’effet de pureté se fait puissamment ressentir dans les deux ouvrages. Un effet paradoxal puisque, dans l’un comme dans l’autre, il est justement question de la perte de cette pureté enfantine, de cette innocence.

Mais comment perdre sa candeur lorsqu’on est une poupée ? C’est ce que raconte Julien Burri, au fil des pages, trahissant, sans vraiment d’autre possibilité, l’évidence même de ce livre, qui réside en ceci qu’il s’agit là davantage d’un petit garçon que d’une petite poupée…

Il grandit… Et ce garçon solitaire, bien qu'il reste cloîtré dans la demeure familiale, va faire l’expérience du désir, ce que Julien Burri décrit remarquablement, en restant toujours très allusif. Le désir comme une fuite, même si Poupée aime sa mère – il ne pourrait faire autrement…

Le temps passe et il grandit. Son corps, comme avec une certaine maladresse, se déforme. Et, de la mère, qui était omniprésente, on passe au père qui, lui, jusqu’au bout, alors que son épouse abandonne, tente de trouver le grain de sable dans les rouages de son fils : «  J’ai peur que ce ne soit déjà en toi. J’ai pris des relevés, mesuré la distance entre tes épaules, la largeur de ton bassin. (…) C’est ce que je craignais. (…) La latéralisation montre que les invertis ont une préférence pour la main gauche. Je prie pour toi. » Mais, après un Rite de passage rappelant une sombre et virile coutume grecque, le fils semble persister dans sa différence, et le père n’osera plus jamais le toucher.

 

Poupée, véritable ovni littéraire, déconcerte par sa grande part de fantasme qui, dans un flou artistique fort intéressant, mêle étroitement les imaginaires du personnage principal et, certainement, de son créateur. Infiniment troublant, ce roman interpelle son lecteur au point même, parfois, tant les sentiments et les sensations enfantines y sont rendus avec acuité, de réveiller une part de sa propre enfance.

08 mai 2009

Ephémerveille dans le Magazine des Livres

Eh oui, pas plus tard que ce matin, mon amie Amélie Rouher, journaliste au Magazine des Livres, ephemerveille[1].jpgm'a envoyé un article consacré aux blogueurs dans lequel le nom d'Ephémerveille a bel et bien sa place. Ce n'est pas vraiment une surprise, j'étais au courant de ce qui se tramait, étant donné que la journaliste Elizabeth Flory m'avait contacté afin de m'interviewer...
Je suis extrêmement touché (et fier !) d'apparaître entre les lignes de ce magazine, surtout que depuis quelques temps déjà, mon blog n'est plus vraiment alimenté (à cause de la somme gigantesque de travail à fournir pour le sombre lycée en cette fin d'année scolaire).
Et cette petite publicité va certainement inciter quelques lecteurs à rôder par ici. Il est donc urgent que je livre un article au plus vite !

16 mars 2009

Au temps où les désillusionnés de Mai 68 croyaient encore en l’an 2000

En ce moment se déroule, à la Cinémathèque suisse de Lausanne, une rétrospective des films du cinéaste genevois Alain Tanner, considéré comme l’alter ego de Jean-Luc Godard. Né en 1929, Alain Tanner a bâti une œuvre qui compte plus d’une vingtaine de longs-métrages. Principalement jonas qui aura 25 ans en l'an 2000 - Alain Tanner.jpgconnu pour son film La Salamandre, avec Bulle Ogier, Alain Tanner a beaucoup œuvré pour le cinéma suisse, s’étant notamment associé à Claude Goretta et à Michel Soutter afin de promouvoir les jeunes cinéastes helvétiques. Samedi soir était projeté Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000, film de 1976, que la Cinémathèque redonnera jeudi 19 mars.

Ce film, chronique post-soixante-huitarde, met en scène une foule de personnages aux caractères différents et très marqués, représentant tous plus ou moins les figures d’une certaine classe sociale et de quelques idéaux. Des paysans (Roger Jendly et Dominque Labourier) au prof d’Histoire (Jacques Denis), en passant par un correcteur blasé (Jean-Luc Bideau), Tanner fait se croiser ces personnages aux désillusions amères, aux velléités de révolution politique et économique. Leurs cris de révoltes noyés dans un capitalisme qui gangrène tout sans que personne n’y puisse rien faire, ils agissent comme ils le peuvent pour contenter leur petit besoin inassouvi de rébellion, de Alain Tanner 2.jpgcontestation. Mai 68 ? « Des pets dans l’eau ! », s’écrie Jean-Luc Bideau. Mais même s’ils tapent quelques fois du poing sur la table, la résultat final est, mieux que la résignation, l’espoir du changement, placé en Jonas, nouveau-né qui aura 25 ans en l’an 2000. D’une Miou-Miou très jeune, petite hors-la-loi blonde platine en rupture de ban, à un Jacques Denis génial en professeur passionné, tous les débats sont donc permis. Mais, en filmant ce melting pot intéressant de personnes ordinaires ou totalement uniques, Alain Tanner n’en a peut-être pas suffisamment maîtrisé le foisonnement idéologique et culturel qui conduit parfois son film à désaccorder les voix entre elles. Toutefois, cet éventail énergique, bien que désenchanté, divertit le spectateur par son humour et sa spontanéité. Filmé dans la banlieue de Genève, des murs de béton gris jusqu’aux premiers pâturages, ce film réjouit, autant par l’originalité de son scénario que par ce qu’il est, aux yeux du cinéphile helvétique : l’affirmation d’une indépendance et d’une santé qui, de Godard à Ursula Meier, font resplendir le cinéma suisse.

 

12 mars 2009

Le douloureux passé d'un garçon parfait

A la rentrée littéraire passée, Alain Claude Sulzer, écrivain suisse allemand établi à Bâle, s’est vu décerner le prix Médicis étranger. Son dernier roman, Un garçon parfait (lisez garçon comme un synonyme de serveur, le titre original étant : Ein perfekter Kellner) est le premier à avoir été traduit en français. Paru aux éditions Jacqueline Chambon, il est en lice pour le prix RSR des auditeurs.

 

Ernest travaille comme serveur dans un palace suisse, à Giessbach. Depuis des années, il exerce son métier avec passion, précision et doigté. Toujours à l’heure, souriant et dévoué, Ernest cache quelques secrets sous cet impassible et indéfectible professionnalisme. En effet, si la vie d’Ernest s’enlise dans un ennui et une sulzer.jpgmonotonie affligeantes, il a tout le loisir de méditer l’épisode douloureux qu’il vécut bien des années plutôt, entre les murs de l’hôtel de Giessbach qu’il n’a, en somme, jamais quitté.

Un jour, le jeune et beau Jacob Meier débarqua à l’hôtel par bateau. Sur la rive du lac alpin de Brienz, que l’hôtel surplombe, Ernest invita le futur employé à le suivre.

Dès lors, Ernest devient pour Jacob une figure d’exemple, un conseiller. Dans les salles de restaurant du palace, Ernest fait l’éducation de Jacob, qui progressera aussi vite qu’il perdra sa modestie. Le soir, partageant la même chambre, les deux hommes se rejoignent dans leurs étreintes passionnées qui font entrevoir à Ernest un futur moins morose que celui qu’il s’apprêtait à vivre, dans sa profonde solitude. Mais, déjà, il aime trop fougueusement. Ernest donne tout à Jacob sans rien atteindre de ce jeune homme instable et volage.

Ses rêves d’amour s’écroulent lorsqu’il surprend Jacob avec l’écrivain allemand Julius Klinger, dans leur chambre. Le romancier, qui est descendu à Giessbach avec sa famille avant de partir en Amérique pour fuir la guerre qui augure déjà sa violence, emmènera Jacob avec lui, faisant passer son nouvel amant pour un domestique.

La guerre éclate, le temps passe et Ernest travaille toujours à Giessbach. Sa passion pour son métier est la seule lueur de sa vie grise d’ennui. Les visites de sa cousine parisienne sont rares, et rien ne le détourne de sa routine jusqu’au jour où une missive lui parvient de New York. Jacob réapparaît dans sa vie, les souvenirs avec. Faisant fi de leur passé commun, il demande à Ernest de se rendre chez Klinger, dont il s’est apparemment séparé, pour lui réclamer de l’argent. Jacob écrit qu’il est dans une situation financière extrêmement précaire et que, sans l’aide de l’écrivain, il serait définitivement perdu.

Ernest, qui ne répond pas dans un premier temps, se décide finalement à aller trouver Klinger dans sa demeure. Face à cet homme austère, il en apprendra bien plus qu’il n’en savait à propos de Jacob. Le vieil écrivain fera douloureusement la lumière sur ce qui, pour Ernest, était jusque-là resté inconnu. 

 

Beaucoup de critiques ont qualifié ce roman de neo-classique, et cela est exact sur bien des plans. Si l'on peut parfois déplorer cette volonté d’épure qui nuit au roman, en ceci qu’elle peut provoquer l’ennui à certains passages, il n’en reste pas moins que le livre de Sulzer est écrit avec maîtrise et justesse. Véritable roman à tiroirs, calme comme une rivière à son amorce et tempétueux comme la marée à ses dernières pages, Un garçon parfait, dans une retenue faussement tranquille qui sied parfaitement à son personnage principal, ravive les couches du temps en les superposant de manière à ce que, dans un effet haletant, qui suscite l’impatience, la fin résonne de ses accents aussi tragiques que triomphaux.

14 février 2009

La Jeanne de Jean-Michel Olivier

Les années passant, Jean-Michel Olivier, qui a toujours manifesté le désir d’écrire sur elle, a d’autant plus compris à quel point Notre Dame du Fort-Barreau avait joué un rôle capital dans sa vie. Il livre donc le récit de sa rencontre avec cette Jeanne quelque peu atypique, celui aussi de leur cohabitation dans l’immeuble dont elle est propriétaire, à Genève, quartier des Grottes, ainsi qu’une chronique pertinente des années de son Notre Dame du Fort-Barreau - Jean-Michel Olivier.jpgséjour au Fort-Barreau.

Par le truchement d’une certaine Théa, personnage énigmatique dont le plus grand des désirs est celui d’être mère, l’auteur, jeune professeur qui, lui, souhaite faire paraître son oeuvre naissante, fait la connaissance de Jeanne Stöckli-Besançon, propriétaire de cinquante logements au centre de la cité de Calvin. Elle lui propose d’occuper un de ses appartements, pour un loyer qu’elle se souciera moins de collecter que les récits d’écrivain de son nouveau locataire. Des liens d’amitié se tissent.

Les années se suivent, et, dans leur spirale, des anecdotes cocasses sont contées, ou vécues, au 31 de la rue du Fort-Barreau...

« Venez voir les étoiles... », lance la vieille Jeanne. Sur les toits glissants de la vétuste bâtisse, elle invite le jeune écrivain à partager ses rêveries de femme que la douce folie du temps emporte, petit à petit.

Jean-Michel Olivier voyage, l’Histoire est en marche, mais il est toujours question pour l’auteur de revenir à son appartement genevois et, donc, à cette femme discrètement omniprésente, et à l’énigmatique silence qui survient parfois, quoique rarement, durant plusieurs semaines. Tous les jours, Jeanne partage avec les occupants de ses deux immeubles quelques instants de causerie sur les paliers, ou un café-crème au Café des Nations. 

Et c’est au plus proche des gens que Jeanne se perdra. Humiliée – cette scène du livre est poignante – dans une boulangerie du quartier, sous les yeux du narrateur, resté silencieux, impuissant, la vieille dame se terre chez elle jusqu’à son dernier souffle, ne répondant jamais plus à ceux pour qui elle fut plus qu’une propriétaire, plus qu’une voisine, une amie fidèle.

Très attristé par la disparition de la Dame du Fort-Barreau, Jean-Michel Olivier, qui s’apprête à sombrer dans le remords, découvre, alors qu’il visite la première fois l’appartement de Jeanne – sans elle – l’intégralité des critiques parues à propos de ses livres. Il a alors la certitude que, même à travers la mort, un fort lien restera intact, qu’il fortifie par ce beau livre, comme un hommage.

« Ces mots que j'ai perdus, ces rudiments d'histoire que j'ai voulou voir disparaître à jamais, année après année, sans en parler à personne, et surtout pas à moi, vous les avez sauvés du feu. C'était votre secret, Jeanne. Vous l'avez emporté dans la cendre. »

06 février 2009

Le dernier Pages, attendu et décevant

On l’avait compris dès la parution Je mange un œuf, Nicolas Pages n’a guère envie de faire « comme tout le monde ». Bon nombre de lecteurs furent quelque peu désappointés par le style de ce premier livre, paru sous l’égide de Pierre Keller, à l’Ecal, et repris ensuite par J’ai lu. Longue évocation dont le seul intérêt, au demeurant, était celui du côté novateur de ce concept, ce premier livre avait éradiqué toute expression psychologique. Pourquoi pas ?

I love NY - Nicolas Pages.jpgPlus d’une décennie plus tard, Nicolas Pages, qui a fait paraître trois autres romans entre temps, nous revient avec I love New York, chez Flammarion. Une fois encore, Pages s’écarte des sentiers battus. Sous la forme théâtrale, il fait se télescoper les destins de ses trois personnages, Arnaud, Vincent et Lucas.

Du récit d’un road movie américain, à celui des nombreuses nuits fiévreuses d’alcool, de sexe et de défonce, ces trois amis francophones, en deux temps, refont le monde et évoquent, émus, les souvenirs impétueux de leur folle jeunesse aux USA.

 

Un peu loosers, à côté de leurs pompes, les trois héros de Nicolas Pages avaient beaucoup à se dire. Mais se livrent-ils réellement ? On a de la peine à s’attacher aux personnages de ce récit hautement cocaïné qui, s’il annonçait les prémisses d’une certaine mélancolie amoureuse par Vincent - la voix du monologue de la courte première partie du livre -, témoigne d’une pauvreté certaine. Littéraire, cette fois-ci.

Mais, bien que les dialogues d’I love New York aient peu d’intérêt, on imagine néanmoins les années new-yorkaises de Vincent, les nombreuses rencontres et la partie du trip de Vincent et Lucas, que Nicolas Pages ne nous livre pas. Ce qui aurait fait un roman à la narration classique très simple est passé à la trappe. Nicolas Pages laisse au grenier les meilleurs souvenirs de ses personnages pour nous livrer, sur un fond d’amitié dont on ne connaît que trop peu les fondements, une suite de bribes. Et, de la bouche de ces personnages, dont l’expression, qui se voulait très orale par l’auteur, est plutôt mal retranscrite, on déplore quelques fâcheuses fausses notes dans ce récit américain. A trop vouloir biaiser la forme de son écriture, Nicolas Pages manque sa cible.  N’est pas original qui veut. I love New York résonne comme une conversation qui aurait peut-être dû rester privée… Et la lecture de ce livre est oubliée en quelques instants, comme on s’efforcerait d’oublier une ligne de coke mal coupée.

25 janvier 2009

Petite anthologie du théâtre romand contemporain

En ce début d’année, Bernard Campiche fait paraître Le Livre des écrivains associés du théâtre de Suisse (eat-ch), dans sa collection de théâtre Enjeux, un tour d’horizon des dramaturges romands, un « instantané de l’histoire de l’écriture théâtrale en suisse francophone ». 

Ce gros volume, ouvrage de référence de l'association, comme une anthologie, vise à présenter les auteurs. En effet, ceux-ci répondent, avant de livrer un extrait d’une de leurs pièces, à la question : « Pourquoi écrivez-vous du théâtre ? ». Suivent une courte biographie de l’auteur ainsi que sa bibliographie.

Le livre des écrivains associés du théâtre de Suisse.jpgComme il est souvent dit dans ce volumineux recueil, il est très difficile de faire jouer son théâtre. Ceci est une chance, si tant est que celui-ci soit joué dans de bonnes conditions. Et, comme le dit Sylviane Dupuis dans sa préface, « c’est la moindre des choses ». Car le théâtre est essentiel ! Et, malgré tout, les dramaturges vivants se raréfient. La raison est simple : les œuvres classiques sont évidemment bien plus nombreuses et les metteurs en scène n’ont pas fini de piocher dans les pièces d’auteurs morts pour, notamment, les revisiter comme bon leur semble.

L’idée d’une association d’auteurs de théâtre a d’abord germé en terre française. Le succès est tel que plus de deux cents membres revendiquent ensemble, en 2001, qu’ « il y encore à dire ».

L’association helvétique est alors créée, à son tour, en 2004. A l’instar du modèle français, c’est une révolution dans les théâtres de la région. L’élan est soutenu par l’éditeur Bernard Campiche qui, grâce à sa nouvelle collection, met en lumière de jeunes dramaturges et, surtout, sauve quantitié de pièces de l’inédit.

Petit bijou contenu dans ce livre, en outre des extraits choisis, les quelques pages historiques de Joël Aguet, qui, du Moyen-Âge à nos jours, de « l’éveil des auteurs dramatiques romands » à leur florissante actualité, en passant par l’après-guerre, nous fait l’histoire du théâtre suisse romand.

L’introduction d’Anne Fournier, quant à elle, esquisse admirablement la conjoncture actuelle du théâtre romand.

Plusieurs générations d’auteurs se télescopent. Odile Cornuz suit Nicolas Couchepin qui suit Anne Cuneo. Figurent également : les jeunes Sandra Korol et Bastien Fournier, les (presque) classiques : Michel Viala (dont le théâtre est réédité en deux volumes par Campiche) ou René Zahnd. D’autres plumes connues : Amélie Plume, Jacques Probst, ou encore Yves Laplace, qui, parlant de son rapport à l’écriture théâtrale, déplore, alors qu’ « on fait théâtre de tout » - romans, faits divers, etc. - qu’on ne reconnaisse plus le théâtre « sous le masque, sous le nom, sous le genre qu’il s’était donnés. »

Heureusement, l’ambition de cette association, qui est justement de contrer la dénaturation du théâtre et d’en faire le plus possible, semble être reconnue non seulement par les metteurs en scène, mais également par le public, qui a autant de plaisir à voir se jouer le texte d’un auteur de sa région que du « Shakespeare revisité », ou une pièce de Molière.

 

24 janvier 2009

Nothomb ou l'auteur comme un manga

Jamais la librairie n’a été aussi remplie. Même en période de fêtes, jamais autant de gens ne s’étaient empressé dans la grande librairie Payot lausannoise. Quoi de plus réjouissant qu’une telle foule entre les étagères ? Qui plus est lorsque cette affluence n’est faite que de jeunes gens. Les adolescents se seraient-ils remis à lire ? sabre.pngC’est ce qu’on en conclut, à première vue. De plus en plus réjouissant, on constate que personne ne s’arrache une des derniers ineptes romans récemment adapté au cinéma. La saga Harry Potter est terminée, ce n’est pas ça.

Alors… pour qui se déplacent toutes ces jeunes personnes, pour quelle nouvelle plume se poussent-ils ?

Ils n’achèteront aucun livre aujourd’hui. En entrant, ils ont déjà tous à la main un exemplaire bien précis. Le fait du prince. Mais ne devrait-on pas plutôt parler de Princesses Mononoké et de Princes Noirs en considérant bien ce flot juvénile ? Cheveux teints en rose, look Emo et maquillage tapageur. Aux dernières nouvelles, Lautréamont et Baudelaire sont morts, et personne n’est venu pour Marilyn Manson. Et, même si, en s’approchant, on aperçoit quelques exemplaires de la série Twilight dépasser des sacs-tête-de-«Monsieur-Jack »-de-Tim-Burton, cette cohue est pour… Amélie Nothomb.

Au fond, elle est un peu fagotée comme eux. Mitaines rouges, chapeau extravagant, Amélie semble, dans son étrange tenue, autoriser implicitement la fantaisie de ses fans. Fans ? J’ai dit fans ? Lecteurs, pardon.

Bien dommage que les ados ne lisent que les ouvrages de ceux qui deviennent des people. Marc Levy, Gavalda, Musso, Stephenie Meyer et J.-K. Rowling sont premiers des ventes  notamment grâce à eux. Nothomb est un cas à part car, avant sa récente dégringolade, elle parvenait encore à livrer des romans valables. Aujourd’hui, une sorte de modernisme un peu balourd a fait sa place entre les lignes de la geisha. Les intemporels et cruels Mercure, Attentat ou Hygiène de l’assassin sont loin derrière.

Alors, ces lecteurs quelque peu loufoques se jettent derrière la table à laquelle Nothomb est assise pour être immortalisés aux côtés de l’auteur. L’écrivain, de bonne grâce, se prête aux bises et aux bruyantes accolades, avec le devoir de rester digne , en tant que grande prêtresse du temple so cheap qu’est devenue la librairie. Amen.

20 janvier 2009

Si seulement, dernier recueil de Julien Burri

Si Julien Burri fait de son dernier recueil une introspection très personnelle de lui-même en écrivant sur sa relation avec son père, son écriture reste la même, dans l’évanescence, comme un désespoir de la finitude, ce rapport à la terre, ces vers sensoriels. Les couleurs s’effacent, les corps vacillent, le noir se Si seulement - Julien Burri.jpgfait. Et dans ces poèmes intimes s’insinue la mélancolie, qui semble, pour Julien Burri, inhérente à chaque souvenir, d’un amour, ou celui d’un jour de jeux et de soleil.

Alors que tout se dérobe, l’auteur remonte aux sources. L’enfance.

Dans l’ombre paternelle, les peines et les rires, qui eux aussi cesseront bientôt. Dans Si seulement, le poète sonne le glas de l’innocence. Avec le temps viendront les abruptes vérités, auxquelles on ne peut échapper. « Plus de fils après mon fils / J’aurais dû en faire plusieurs ».

La prose de Julien Burri distille une ambiance morne, un froid glacial, que traversent subrepticement quelques rais de lune, alors que la nuit tombe sur l’être aimé. 

Les mots renaissent des cendres froides du passé, de la suie des beaux jours. Dans ce recueil écrit comme serait peinte une aquarelle aux tons pastels, délavés, et avant que « La nuit s’ouvre / s’écarte / se referme », Julien Burri se saisit de l’éphémère et esquisse la neige qui fond et devient boue.

(Si seulement. Julien Burri. Samizdat, 2008)

 

05 janvier 2009

Ceci n'est pas un fait divers...

Ce jeudi 8 janvier paraîtra le dernier roman de Jacques Chessex, dont le beau titre est Un Juif pour l'exemple, publié, comme toujours, par la maison Grasset. Ce n'est plus un secret pour personne, ce roman parlera du fameux crime antisémite qui fut commis à Payerne – la faute à la montée du nazisme -, ville natale de Chessex, en 1942. Les grands quotidiens suisses romands lui ont déjà consacré de grandes pages, et certains ont pu Chessex.jpgrécolter quelques paroles du grand écrivain.
Comme toujours, l'opinion est partagée. Un archiviste payernois, Michel Vauthey, confie au 24 heures son léger mécontentement quant à la parution de ce livre. "(...) il n'y avait pas plus de nazillons à Payerne qu'ailleurs", dit il.
Arthur Bloch fut victime de la propagande nazie. Quelques pauvres garçons emportés par le délétère courant politique tuèrent le commerçant dans de terribles conditions.
L’ouvrage promet de faire sensation. Les mauvaises langues reprocheront forcément à Chessex de retenter le coup du fait divers comme dans Le vampire de Ropraz, livre grâce auquel l’auteur eut un considérable regain de succès. Anne-Sylvie Sprenger, dans son article du Matin Dimanche, le souligne prudemment à l’auteur. Celui-ci s'en défend en affirmant que ce livre est en lui depuis 42, Jacques Chessex était alors âgé de 8 ans.
On attend la critique de Kuffer, sur son blog, certainement, le 24 heures ayant déjà parlé d’Un Juif pour l’exemple.
Après la culpabilité de Pardon mère vient celle d’avoir assisté à un tel drame en étant impuissant, lui qui était, comme il le confiait dans Le Temps, « dans le camp qui ne risquait pas ce genre de crime. » Et, si le syndic de Payerne et l’archiviste Michel Vauthey ne voient pas cette entreprise littéraire d’un très bon œil – le premier refusant la proposition de Chessex de renommer la place de la Foire en place Arthur-Bloch -, c’est avec engouement que romands et français liront ce roman.

28 décembre 2008

Plus tard ou jamais, la passion

« Si ce n’est plus tard, quand ? », se demande Oliver, un jeune professeur américain de philosophie venu en Italie pour superviser la traduction de son livre sur Héraclite, au milieu d’un été en tout point inoubliable qu’il passe dans la propriété d’une famille intellectuelle, au bord de la mer, en compagnie du jeune fils de ses hôtes : Elio, 17 ans. Autour de cette question qui, au départ, n’a rien à voir avec plus tard ou jamais - aa.jpgune passion dévorante qui doit être vécue sans attendre, gravitent innocemment les deux jeunes hommes. Le plus jeune, Elio, narrateur de Plus tard ou jamais, est tout de suite saisi par la beauté d’Oliver sortant du taxi, et le désire secrètement en l’emmenant au village à vélo, en allant se baigner dans la mer et en discutant au bord de la piscine avec lui. Son désir est tel qu’Elio se résout à l’avouer. Dès lors, les deux garçons vivent secrètement leur passion fulgurante et estivale, ayant toutefois conscience de l’aura fort visible de leur amour… Et c’est d’une précision et d’une acuité déroutantes qu’André Aciman décrit la retenue, l’emballement du désir et le besoin de l’autre.
Mais, aux plus beaux instants de leur intimité, Oliver et Elio savent qu’ils ne font que composer un souvenir et que, la fin de l’été étant imminente, ils alimentent fougueusement leur future nostalgie. Dans un constant questionnement sur les pensées d’Oliver, retourné en Amérique, Elio revient dans les « coins fantômes » de leur passion, avec l’envie irrésistible de provoquer sa mémoire amoureuse.

Que faire contre le temps ? S’il emporte tout, il ne parvient cependant pas à déraciner le plus intense des amours et les souvenirs les mieux gravés. Il reste forcément un trace d’un telle ardeur, lorsqu’un être a plus été soi que l’on ne l’a jamais été.

De brèves retrouvailles, quinze ans après... Chacun s’est construit de son côté, sans jamais oublier l’autre, et cet été éclatant. Le dernier lien, infime, entre Elio et Oliver, est la mémoire, la marque indélébile de ces quelques ardentes semaines qui auront participé à leur épanouissement d’hommes. Les corps séparés, le rayonnement éblouissant de leur histoire d’amour reste intact, avec tout le danger du ressassement, -dû à l’éternel besoin d’Oliver, dans lequel Elio semble définitivement tomber.

 André Aciman, dans ce livre de très haute tenue, explore, avec sentiment et érudition, le thème cher à la littérature des premières passions amoureuses. Embrassant avec Plus tard ou jamais une vingtaine d’années au goût salé de cet été italien, il fait brillamment suivre à son lecteur la traversée dans le temps de baisers et d’étreintes douloureusement inoubliables.